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Le Poussin reprend du service
Si vous n’avez pas encore fait le rapprochement entre Les Chevaliers de Baphomet et In Memoriam, ces quelques lignes devrait suffire à vous convaincre. Bien que le traitement des deux séries soit radicalement différent, elles aspirent à la même vocation. Elles prennent pour racine des sources similaires et se prédestinent avant tout à nous faire voyager. Alors que l’une se contente de recycler les vieux mécanismes du jeu d’aventure, l’autre innove complètement et renverse les notions vidéo-ludiques que l’on croyait immuables. En apparence pourtant, In Memoriam ne semble pas exceptionnel, il ne se cache pas derrière une vitrine technologique extraordinaire et se fiche bien des superlatifs techniques. En fait, il a nul besoin de participer à la course à l’armement de ses collègues car les fondations sur lesquelles il repose n’y font pas appel. Il s’agît ici de la première œuvre véritablement multimédia, exploitant de manière équitable et uniforme l’intéractivité, la vidéo et internet.
Le fonctionnement est simple. Une première épreuve se présente à moi, le Phoenix me donne quelques indications textuelles (souvent évasives), je suis ses conseils et je repère plusieurs mots que je m’empresse de taper dans un moteur de recherche. A moi ensuite de fouiller les sites indiqués sur le web et de trouver l’information qui me permettra de résoudre l’énigme. De là, le Phoenix me proposera de visionner un nouveau petit film qui m’aidera dans les épreuves suivantes (cette méthode de « récompense » n’est pas sans rappeler l’époque où l’accès à une cinématique dans un jeu représentait une satisfaction personnelle). Chaque média tient parfaitement sa place et aucun n’est accessoire. De plus, je reçois des informations de SKL Network sur mon mail ainsi que des messages du Phoenix, ces éléments sont très souvent une aide complémentaire dont la quantité varie suivant notre progression.
Si le deuxième épisode de In Memoriam reprend dans les grandes lignes le même principe, il arrange et affine les épreuves. Désormais, les mini-games d’arcade ne font plus parti de l’aventure car trop éloigné du concept premier. Ces petits jeux de dextérité ont été remplacé par une interconnexion plus poussée avec la vidéo comme en témoigne cette séquence où il nous faut compter les clignotements d’œil d’une femme attachée. L’instant est particulièrement flippant et cette sensation de voyeuriste que l’on ressentait déjà dans le premier épisode prend ici bien plus d’ampleur. Chaque film recèle aussi des indices qu’il nous faut repérer en usant du ralenti grâce à l’ajout de contrôles vidéo. Internet est alors mis immédiatemment à contribution pour trouver une nouvelle piste à travers ces indications cachées. Les épreuves se révèlent très variés, nombreuses, à l’interactivité plus élaborée pour un résultat terriblement angoissant. Autre amélioration, de nouveaux outils viennent se greffer aux précédents. En plus de pouvoir analyser des images, du son et des vidéos, il nous est maintenant possible de faire appel aux innovations récentes d’internet comme Google Earth mais surtout d’utiliser notre téléphone pour appeler directement de réelles personnes détenant de précieux indices ! Enfin, lorsque vous serez en train de marcher dans la rue, vous recevrez un SMS moqueur du Phoenix sur votre mobile ! Si ces deux dernières options sont facultatives, elles démontrent que l’évolution de la série tend à s’extraire du virtuel pour mieux rejoindre le réel mais également à rester présente même lorsque le joueur a éteint son écran. Ces nouveaux outils qu’offre Le Dernier Rituel ont aussi l’avantage de permettre la réussite des épreuves de plusieurs manières différentes et donc d’éviter que le joueur reste bloqué devant une énigme. Sachez en outre qu’une communauté réunissant les joueurs et encadrée par les concepteurs permettra à chacun de donner son propre point de vue sur l’enquête et de s’entraider.
Enquête avec nous-même
Toujours est-il que malgré toutes ces nouveautés, une chose n’a pas changée : dans In Memoriam, on incarne personne d’autre que soi-même, nous sommes notre propre personnage, le même qui se lève tous les matins pour aller au travail. Il n’y a donc pas de possibilité pour le joueur de se cacher derrière un visage ou un physique, sa confrontation au jeu est frontale et direct. Plutôt que d’incarner, le titre nous incite à devenir, nous ne sommes plus dans un fantasme de joueur à rêver d’être le personnage que l’on dirige mais dans une réalité qui impose notre propre personne comme héros de l’histoire. Peut-être bien que la série d’Eric Viennot vient d’élaborer l’avenir du jeu d’enquête, voire même du jeu-vidéo tout court.
Mais là où In Memoriam frappe fort c’est dans sa maestria à jouer avec la réalité. Tous les ingrédients sont présents pour nous faire croire que le Phoenix existe vraiment à l’instar de ses victimes. Les scènes vidéos en premier lieu viennent coller un vrai visage aux personnages et situer les véritables lieux de l’intrigue. A cela s’ajoute le formidable travail d’information sur internet, le plus bluffant étant que même des sites d’information sérieux, en partenariat avec le jeu, publient des articles sur le serial-killer. Ce grand mensonge devient donc une réalité virtuelle et factice. Le Dernier Rituel tend justement à nous flouer et à nous déstabiliser un peu plus comme l’atteste la possibilité d’appeler une personne réelle pour les besoins d’une énigme. On se retrouve sans cesse balloté entre la réalité et la fiction comme si plus rien ne nous séparait du jeu. Le fait même que le Phoenix puisse nous envoyer un SMS pendant qu’on mange est une drôle de sensation. Sur le coup, on ne prend pas immédiatemment conscience que le message est issu du jeu, l’espace de quelques secondes on croit même en l’existence du serial-killer. Cette surprise n’est pas étonnante, à partir du moment où notre console est éteinte, dans notre esprit le jeu est terminé, on revient donc à la réalité et il est alors impossible d’imaginer une seule seconde qu’un personnage vidéo-ludique puisse nous contacter.
Influence contrariée
In Memoriam vient de renverser une donne essentielle, celle de la répercussion du joueur sur le jeu. Alors que les jeux-vidéo ne cessent de proposer une liberté toujours plus importante où chacun de nos actes peut avoir une conséquence sur l’univers, le titre de Lexis quant à lui se propose d’avoir une répercussion sur le joueur. Comme Broken Sword, IM est également un moyen d’apprendre et de se renseigner, il nous forme plus ou moins à nous débrouiller par nous même, à savoir effectuer un travail d’investigation. Au fur et à mesure, on apprend à trouver les mots-clefs les plus judicieux pour nous permettre d’obtenir les bonnes infos sur une énigme. En farfouillant les sites et en lisant le contenu, on se cultive toujours plus et on commence à comprendre les thèmes ésotériques et alchimiques abordés par le jeu.
En un sens In Memoriam ne nous incite pas à nous cultiver mais il nous y contraint. Il nous impose de nous documenter pour espérer poursuivre l’aventure. Le jeu entretient donc un drôle de paradoxe, il nous laisse à la fois une grande liberté dans la manière d’effectuer nos recherches tout en étant relativement dirigiste dans son déroulement. Cet état de fait est assez logique puisqu’il respecte l’idée que ce DVD-Rom soit une création de Phoenix.
La quête vériste de IM est unique dans le monde du jeu d’aventure et c’est d’ailleurs sa grande force. Comme nous l’avons évoqué, un jeu d’aventure inclut forcément la notion de voyage. Pour le jeu d’Eric Viennot, cette notion est décuplée par l’optique réaliste des séquences filmées, le joueur peut enfin admirer les vrais lieux (et non pas les restitutions graphiques habituelles) et avoir la sensation de vagabonder lui aussi. Cette impression est d’autant plus grande qu’il nous faut retracer le parcours des victimes et nous confronter à la réalité brute des choses. Enfin le tout est rythmée par une ambiance proche du polar noir et du thriller américain qui ne fait qu’accentuer notre immersion.
Un survival-horror ?
In Memoriam n’est pas un jeu aussi accessible que Broken Sword et pour cause, il ne fait aucune concession quant à son propos. Visuellement déjà, le parti pris est radical, le jeu se situe dans la droite lignée du courant surréaliste et, serial-killer oblige, tout ce qui est montré y est relativement glauque et malsain. Le pire étant d’assumer notre position de voyeur lors des épreuves. A la manière du film The Cell, on a réellement l’impression de voyager dans la tête du tueur, d’explorer un monde totalement dérangé, tranchant du coup avec le côté réaliste du jeu. Chaque énigme du DVD représente d’ailleurs une facette de la personnalité alambiquée du Phoenix. Même si chacune de ces épreuves fait appel à des connaissances qu’il nous faut trouver sur le net, elles sont les pièces d’un puzzle géant dont la logique nous paraît torturée.
Le Phoenix a beau être un tueur en série malsain, il se crée néanmoins un étrange rapport entre lui et le joueur, une sorte de complicité même. Il y subsiste un phénomène d’attraction/répulsion qui n’est pas sans rappeler la série des Silent Hill. De là à penser que In Memoriam serait un survival-horror d’un genre nouveau, il n’y a qu’un pas. Certes le Phoenix nous effraie mais notre plus grande peur c’est nous même, la sympathie que l’on peut avoir avec un tel personnage a de quoi remuer le bulbe rachidien. Pire encore c’est de savoir que ce n’est pas nous qui jouons mais le tueur qui se joue de nous. In Memoriam glisse petit à petit de la « simple » enquête de détective à une introspection personnelle qui nous confronte à la réalité de nos peurs. |
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